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Une infirmière à la maison

Un monde à part

15 Septembre 2016 , Rédigé par Anne

" Non, reste là, ne bouge pas, c'est à lui de gérer le changement, il est aussi là pour ça " me chuchote Virginie, une des infirmières de l'hôpital de jour.
Le changement : une histoire de chaise, de place.
Je reste assise à celle que j'ai choisie, par hasard, en arrivant ce matin et sans savoir que lors de l'atelier thérapeutique les patients ont leurs habitudes.
Gérard me lance un regard noir, soutenu, pendant qu'il serre la main aux patients et aux infirmiers présents. Il arrive à mon niveau, je lui tend la mienne, qu'il broie littéralement avant d'aller s'assoir tout en grommelant, à l'autre bout de la table.
C'est un atelier de médiation par le dessin, à la fin, chaque patient présente ce qu'il a produit et libre à lui de s'exprimer ou pas devant le groupe. Le dessin de Gérard représente une personne décapitée, ensanglantée. Il n'a aucun talent de dessinateur mais c'est malgré tout assez parlant. C'est mon premier stage de psychiatrie, le ton est donné.
La structure est petite, elle accueille une poignée de patients qui viennent quelques jours par semaines y passer la journée. Ce sont des patients psychotiques, en majorité, pour la plupart ayant un lourd passé psychiatrique mais désormais stabilisés et vivant seuls où en appartements protégés.
C'est une sorte de suivi, de soutien au retour à une vie sociale et de surveillance de leur état mental.
Les infirmiers sont aussi amenés à leur rendre visite, chez eux. Une vision globale de leur environnement, qui parfois réserve des surprises.
Ainsi, Jacques, qui manifeste un intérêt pour la protection des animaux, fait un élevage de crevettes (cuites, du supermarché) dans l'eau de sa baignoire. Géraldine, se sentant la main verte, a fait de son salon un jardin, un vrai, avec du terreau à même le sol pour y planter ses fleurs avec des petits vers de terre et des limaces.
Les dossiers de soins sont épais et permettent aux étudiants en stage, comme moi de mieux connaitre le passé de ces patients après quelques jours d'observation. Des histoires singulières, terriblement marquées par la maladie qui met hors de la réalités et entraine souffrance et exclusion.
Gérard avait une trentaine d'année quand sa vie a basculé. Il était ingénieur en électronique. Il s'est retrouvé hospitalisé sans son consentement après être sorti un soir de chez lui à moitié nu et vociférant des propos complètement délirants dans la rue. S'en sont suivis des allers retours vers l'hôpital psychiatrique pendants de longs mois. Désormais, son état est plus stable et lui permet de vivre seul, sans trop de soucis. Il reste malgré tout un des patients les plus "à risque" de l'unité, entrer en communication avec lui est très difficile et il marmonne pas mal dans sa barbe. Son physique d'ailleurs témoigne de ce désordre psychologique encore présent: ses vêtements sont sales comme ses cheveux, longs et en bataille qui rejoignent une barbe, elle aussi laissée en jachère. Son appartement est le théâtre d'expériences de circuits et branchements électroniques en tout genre.
Ce premier contact avec la psychiatrie m'a profondément marqué : se retrouver face à ces personnes transformées et qui portent leur maladie à bout de bras, supportent les transformations physiques qu'elle et les médicaments leur imposent.
Elles vivent et malgré tout font preuve de courage même si la société les montre souvent du doigt...
Oui, il faut avoir du courage pour vivre avec une pathologie psychiatrique chronique dont on sait qu'on ne guérira jamais vraiment.
Ce courage, on ne le voit pas forcément au premier abord de ces personnes si spéciales mais croyez moi, quand on les côtoie et que l'on apprend à aller voir plus loin, à briser la glace, il saute aux yeux, il est criant.
Sous une allure souvent négligée et nonchalante, ils avancent, bon gré mal gré, avec très peu d'appui et sans reconnaissance. Ils sont pourtant nombreux et sont les témoins meurtris d'une société de plus en plus brutale et excluante qui n'aime pas que l'on s'autorise à crier sa douleur trop fort, trop longtemps...

Un monde à part

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