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Une infirmière à la maison

Premiers pas

4 Septembre 2016 , Rédigé par Anne

Après quelques semaines de cours théoriques pendant lesquelles nous nous sommes familiarisés avec les lieux, les cadres formateurs de l'IFSI où nous allons passer les trois prochaines années et quelques bases importantes pour appréhender nos débuts d'étudiants,
le moment tant attendu par tous arrive : le premier stage.
Une joie mêlée d'angoisse. Comme la plupart de mes collègues de promotion, je ne connais pas le milieu hospitalier, ni l'endroit, ni l'envers du décors. Tout est nouveau.
Il est six heures trente. Devant l'entrée principale du bâtiment, la boule au ventre mais heureuse, je retrouve les deux autres étudiantes avec qui je vais passer le prochain mois. Il fait froid et n'ayant pas l'habitude de me lever si tôt pour travailler, la sensation est assez étrange physiquement.
Il va falloir s'y habituer.
Les premiers temps, une matinée de travail est en général suivie d'une sieste pour pouvoir récupérer. Au fur et à mesure, le corps s'adapte mais au départ, c'est rude.
Passées les grandes portes vitrées, nous prenons une bouffée d'air chaud et " d'odeur d'hôpital". Nous gagnons les vestiaires et nous nous changeons rapidement.
Nos tenues sont toutes neuves, ce sont les mêmes que celles du personnel paramédical, avec nos nom, prénom et fonction : une pointe de fierté doit se lire sur nos visages quand nous traversons les couloirs menant au service dans lequel nous sommes attendues.
En quelques minutes, nous y voilà, assises autour d'une table et assistant à nos premières transmissions d'équipe. Un bloc note en main, ça va un peu vite, on ne comprend pas tous les termes et abréviations mais ce n'est que le début, on a le temps.
On acquiert vite l'usage du "plus plus" (++) ou "plus plus plus" (+++). Si vous entendez :"M. Ours déambule", faire attention. Si c'est "M. Ours déambule ++" là, faire très attention et alors si c'est "M. Ours déambule +++", je vous laisse imaginer de quelle vigilance il faut faire preuve (vous l'aurez compris une vigilance plus plus plus).
Les transmissions terminées, place à la découverte du service et surtout des patients.
L'odeur qui règne dans les couloirs est frappante. Une chose est sûre et je le vérifierais tout au long de ma carrière hospitalière, nous seuls, agents, aides-soignants et infirmiers avons la primeur de découvrir, au petit matin, les odeurs concentrées de la nuit passée d'un service. Le reste du personnel: kinés, médecins etc... arrivent une fois les chambres ouvertes, nettoyées et les fluides corporels en tous genres évacués. Parfois, on se dit que finalement prendre un petit déjeuner trop copieux avant d'aller travailler n'est vraiment pas une bonne idée.
Une des aides soignantes me prend sous son aile, m'explique comment le stage se déroule pour les "élèves" de première année.
Josiane est une grande brune, la cinquantaine, une professionnelle aguerrie, elle est un pilier du service dans lequel elle travaille depuis... très longtemps.
" Alors, aujourd'hui, tu vas observer, ensuite je te formerais aux soins d'hygiène et tu prendras des patients en charge pour les aider à faire leur toilette. S'il te reste du temps tu peux suivre une infirmière pour voir des soins plus techniques et bien sur tu réponds aux sonnettes." Ça me semble clair, un tour vite fait pour repérer les différents lieux stratégiques du service: poste de soin, réserve de matériel, local poubelle etc... Et Josiane se remet en route, il y a du travail: " bon, je vais voir ma collègue pour l'organisation de la matinée" J'hésite... je la suit? je l'attends ici? Vu le regard que me lance ma référente, j'imagine qu'elle n'est pas ouverte à ce genre de questionnement donc j'opte pour la première solution, je la suis.
Nous entrons dans une première chambre, la porte s'ouvre, un choc : sa collègue tient, étendue sur le côté, une vieille dame toute recroquevillée sur elle même pendant qu'une infirmière soigne une plaie gigantesque en bas de son dos dans laquelle on pourrait sans problème rentrer un poing... Je me tiens en retrait, impressionnée. J'essaye de donner le change. Même pas peur, limite blasée... Mais mes talents de comédienne sont limités et personne n'y croit une minute à la vue de mon teint qui tire subitement sur le vert. Nous ne restons pas longtemps, Josiane n'a rien dit mais elle a bien vu que je ne me sentais pas au mieux. Les soignants sont plein de pudeur et ça commence dés l'entrée en formation. Apprendre à gérer ses émotions, c'est essentiel mais c'est aussi un cheminement personnel, la formation nous donne des clés mais à nous de savoir les utiliser, personne d'autre ne peut le faire à notre place.
Nous reprenons la direction d'une autre chambre.
Elle frappe, ouvre la porte et scande un " Bonjour Madame Cerisier! ", manquant de faire saigner mes tympans. Elle se retourne vers moi et dit en chuchotant " elle est malentendante ". En effet, Madame Cerisier est même franchement sourde comme beaucoup de patients âgés. Il me faudra apprendre à parler fort, très fort parfois, le mieux étant d'y mettre une pointe d'accent local, pour une meilleure compréhension de l'interlocuteur : tout un art.




Attention, par habitude, il arrive qu'on le pratique chez soi, face à quelqu'un qui est doté d'une audition normale... Ça peut surprendre... mais se révéler néanmoins pratique au niveau communication pour les adeptes des boîtes de nuit aux décibels hurlantes (pensez seulement à ne pas trop forcer l'accent).
Josiane au bout de quelques heures m'invite à la suivre pour prendre une pause à l'office avec les autres aides soignantes. Nous nous retrouvons autour de la table, il y a peu de places assises, je reste debout. Je les écoute discuter, en buvant un café qui fini de me retourner l'estomac. Personne ne fait attention à moi, après tout, je ne suis qu'une stagiaire de plus. Elles n'en sauront pas beaucoup sur ma vie en quatre semaines, par contre malgré moi, j'en apprendrais beaucoup (trop à mon goût ) sur elles.
Josiane a un chien, un caniche, il est vieux, un peu pénible, il fait ses besoins n'importe où mais elle ne peut pas s'en séparer. Elle déteste sa belle fille, qui a trop d'influence sur son fils qui lui, devrait plutôt écouter sa mère. Enfin, la cadre du service ne lui plait pas non plus, elle fait les plannings n'importe comment et n'entend pas leurs réclamations.
La matinée se passe, j'observe, essaye de trouver ma place, ce n'est pas facile.
Cette première expérience sera placée sous le signe de la découverte. Surtout de la découverte de l'autre, de la personne que l'on soigne. J'ai l'impression de marcher dans des chaussures trop étroites, d'être gauche. Je mesure vraiment le travail qu'il va falloir fournir avant de pouvoir prétendre passer le diplôme.
A vingt ans à peine, je me rends compte que s'amorce un changement important dans ma vie de " post adolescente " ou " presque adulte ".
Devenir soignant c'est aussi devenir le témoin de corps malades, dénudés, vieillissant, douloureux.
Être témoin proche de la démence, l'agressivité et parfois les cris qui l'accompagne.
C'est perdre un peu plus de son innocence.
Non, l'hôpital n'est pas fait que de "bébés mignons" et de jeunes et beaux patients qui quoi qu'il arrive guérissent.
Midi sonne, je suis contente de quitter (enfin) Josiane et de retrouver mes collègues étudiantes pour échanger nos premières impressions.
Nous sommes toutes les trois un peu sonnées, fatiguées.


Le constat est unanime, ça ne va pas être facile et ce n'est que le début...


Premiers pas

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Anne-Marie Van Damme 04/12/2016 15:37

Parce que je suis infirmière et que je comprends

Anne-Marie Van Damme 04/12/2016 15:36

D'accord

paule 04/09/2016 15:59

40ans plus tard : toujours pas facile mais c est bientot fini
depuis longtemps plus degoutee par les dentiers qui me donnaient deshauts le cœur a 20 ans