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Une infirmière à la maison

Le silence bruyant des plages en hiver

6 Septembre 2016 , Rédigé par Anne

Il est dix sept heures, le ciel est gris, mes pensées confuses. Je n'ai plus de larme et pourtant mon coeur aimerait en verser, pour se soulager mais il n'y arrive plus. Je roule, de la musique dans les oreilles, seule, vers la plage.


Entre les stages, à l'institut de formation en soins infirmiers, nous avons des cours théoriques, moments studieux mais aussi moments de partage entre étudiants et avec les formateurs.
Les premiers jours après nos expériences sur le terrain, nous débriefons sur ce que nous avons rencontré comme difficultés, ce qui nous a interpellé. La parole circule, elle est parfois difficile, parfois légère.
Nous commençons à nous poser la question de la maltraitance du côté de l'institution, ces personnes âgées ou patients souffrants de pathologies psychiatriques à qui l'on impose un rythme digne d'une caserne militaire avec levé aux aurores et obligation de rentrer dans les rangs.
A côté de cela des anecdotes plus légères égayent nos échanges, on se raconte, par exemple, comment Josiane, voulant vérifier le transit d'un de ses patients lui a demandé : " Avez vous eu des selles ce matin?" et le patient de répondre: " Hein??"
"des selles, vous avez eu des selles?"
"quoi du sel? je mange sans sel je n'ai pas le droit, vous savez, rapport à mon coeur!"
"Non, je voulais savoir si vous aviez fait caca ce matin?" Voix forte, accent local.
"Aaaa! est-ce que j'ai ch** c'est ça?"
... oui en d'autres termes mais c'est ça, Josiane n'avait pas osé.
Je commence à me faire à ce rythme, les stages sont riches en rencontres avec les professionnels, il y a ceux a qui on aimerait ressembler et les autres, que l'on trouve un peu aigris, pour qui les étudiants sont au mieux des boulets au pire des larbins et qui nous font faire les tâches qui les font suer, rien de plus.
La course à l'apprentissage des soins techniques continue, elle est plus ou moins laborieuse suivant les stages et les équipes qui nous encadrent. Former des étudiants à une pratique n'est pas donné à tout le monde.
Mon grand frère est étudiant en médecine, externe, il commence a préparer son internat. Il a plus d'expérience que moi sur le terrain et nous pouvons échanger nos vécus d' "apprentis" tous les deux.
Il y a eu des suicides d'étudiants en toute fin d'année dernière, dans sa promotion, deux amis à lui.
Ses études sont difficiles, il y a beaucoup de pression et certainement moins de partage entre étudiants et professeurs qu'il n'y en a en IFSI. Une certaine concurrence et une course à l'excellence j'imagine, je ne sais pas...
Il me, il nous dit qu'il va bien mais j'ai peur, très peur.


Par une froide matinée de février, au milieu d'un cours, la porte s'est ouverte et une des secrétaires de direction m'a demandé de la suivre... le chemin qui mène du bâtiment d'étude au bâtiment administratif est long, nous le faisons en voiture, je la questionne, elle est gênée et ne veut rien me dire. Nous arrivons devant le bureau de la directrice, j'aperçois ma mère et ma tante... je comprends...
Ils'est donné la mort, lui aussi...
Il ne serait pas exact de dire que le monde s'écroule, non, c'est notre monde qui s'écroule, celui de la famille.
Et c'est là le début d'un long chemin pour réussir à tenir, à s'agripper à ce qui reste encore debout et réussir à suivre ce train en marche qui ne s'arrêtera pas malgré notre peine.
Mes collègues de promotion et mes formateurs ont été d'un soutien quasi sans faille, je peux dire qu'ils m'ont souvent porté quand je n'arrivais plus à avancer.
Pour le reste, ça a été un combat de tous les instants que je n'ai pu faire qu'en tête à tête avec moi même, en allant regarder droit dans les yeux jusqu'à la pire des choses qui traine au fond de mon âme, tout au fond.
En cours, nous apprenons ce qu'est l'empathie et je crois que le point d'encrage de la capacité d'empathie est l'analyse, la compréhension de sa propre souffrance, de ses propres émotions.
Avec le recul, je sais que tout à commencé là, pour moi, parce-qu'il a fallu tout reconstruire, tout repenser. Il y a eu un avant et un après.
Je n'ai pas eu le choix, alors petit à petit je remonterais la pente en emmagasinant sans forcément m'en rendre compte des éléments qui me serviront, plus tard dans ma vie de soignante.


Il est dix sept heures, le ciel est gris, mes pensées confuses. Je n'ai plus de larme et pourtant mon coeur aimerait en verser, pour se soulager mais il n'y arrive plus. Je roule, de la musique dans les oreilles, seule, vers la plage.
La côte est sauvage et le vent souffle. J'aime me retrouver face à cet océan dont l'horizon, à perte de vue, me fait me sentir toute petite. La réponse est surement là dans cette immensité qui me tend les bras, dans le gris bleuté de ces vagues qui s'écrasent avec fracas à mes pieds... J'y suis venue, souvent et j'y retourne encore mais je ne l'ai toujours pas, ma réponse.


Un jour peut être...

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__Céline__ 14/05/2017 22:25

Merci pour ce partage si précieux! Tes mots sont justes, et cette justesse comme une poésie me touche beaucoup, moi qui suis infirmière depuis 10 ans. Bravo pour ton courage et ce talent que tu as d'écrire et de décrire si joliment notre métier passionnant.