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Une infirmière à la maison

Fin de vie et singularité.

8 Mars 2016 , Rédigé par Anne Publié dans #ma vie d'infirmiere

De la musique et des rires emplissent la pièce principale. Les cigarettes rendent l'air irrespirable, les amis sont là et le peu de famille qui reste est venue. L'appartement est quasi dénué de meubles et très peu décoré. Son locataire n'y est presque jamais. Il sort beaucoup, traine, zone avec "ses potes de la rue".


Il y a ce petit plant de fleurs, fanées, posé à l'entrée et sur lequel mon regard se pose à chaque fois que je passe la porte.


Jour après jour, l'humour grinçant parfois lourd servant de masque et dissimulant tant bien que mal une angoisse trop embarrassante a laissé place au silence. Le sourire est devenu rictus douloureux, malgré les traitements. La solitude et l'isolement se sont refermées doucement sur celui qui aimait sortir et qui se trouve désormais prisonnier de l'appartement qu'il fuyait.
La famille est repartie, les amis ne sont plus là. Les traitements s'enchaînent, les hospitalisations aussi quand le corps ne tient plus.
Et puis de nouveau ces quatre murs.

Il y a derrière l'homme que l'on soigne, son histoire, qu'il choisira ou non de partager avec nous.
Il peut se passer des semaines, voir des mois avant qu'une relation de confiance ne s'installe. Il faut savoir accepter le silence quand il s'impose, s'en contenter.
La situation pousse à apprivoiser le temps, s'en faire un allié pour qu'un jour quelques mots puis d'autres arrivent et posent du sens :
Du sens sur ces cicatrices, ces tatouages vieillis et déformés par la maladie. Du sens sur ce que cette maladie est venue bouleverser.
Des mots pour comprendre les addictions passées et abandonnées puis les nouvelles qui se sont installées, comme des béquilles, pour tenter de retrouver un équilibre fragile dans ce monde. Puis comprendre comment tout cela a volé en éclat... La violence d'une vie en marge dans une société qui exclue.

Aujourd'hui le point de non retour. Seul. À 46 ans.

Passage après passage, essayer de saisir ce qui se dégage d'important, d'essentiel dans la fatalité de la situation. Préserver coûte que coûte la dignité de celui que l'on soigne, son intégrité, son humanité pour l'aider à regarder enfin droit dans les yeux, cette mort qu'il a tant frôlé, lors d'un ultime face à face.


Passages après passages j'avais fini par trouver à ces fleurs fanées un charme rassurant, celui de ces couleurs qui restent quasi intactes malgré l'œuvre du temps et l'absence de soin.


La dernière étape d'une pathologie dégénérative et incurable est l'achèvement d'un parcours très singulier, l'accompagnement des personnes qui traversent cette épreuve l'est tout autant quand d'une rue, d'un hall d'entrée banal, on bascule, en un coup de sonnette, dans le tourbillon d'une prise en charge particulière... Celle de la fin d'une vie.

Fin de vie et singularité.

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