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Une infirmière à la maison

Des vies.

3 Septembre 2015 , Rédigé par Anne Publié dans #Petites histoires

Une vie.


Il est vingt trois heures. Le crépuscule cède place à la nuit, une nuit bien noire. Les nuages cachent les étoiles, c'est encore l'été mais il fait frais et un vent glacial souffle dans les arbres qui entourent le bâtiment.
À l'intérieur, chacun cherche à doucement glisser dans les bras de Morphée. Seuls les soignants en nombre très réduit, s'affairent aux soins et anticipent l'organisation de la journée qui va suivre.
Monsieur M. s'endort, lui aussi, mais en glissant petit à petit vers d'autres contrées. Son corps a cessé de lutter, les armes sont posées. Depuis son bras coule de quoi calmer la douleur, doucement, en continu.
Sa famille n'étant pas présente la nuit, l'équipe le veille, régulièrement. Un protocole a été établi dans la journée qui permettra d'apaiser, le moment voulu, une angoisse saisissante. Dés les premiers signes une injection est faite. Les paroles se veulent rassurantes, les gestes enveloppants.
Plus tard dans la nuit, dans un dernier souffle, Monsieur M. s'éteint. Son visage est détendu, ses yeux fermés. Les soignants se retrouvent dans la chambre et font sa dernière toilette, un toucher délicat qui vient clore la prise en charge, comme un au revoir à celui qu'ils auront accompagné jusqu'au bout.
Il avait quatre vingt dix ans.
À l'aube, ses proches pourront venir lui dire au revoir à leur tour et commencer le long chemin du deuil qui accompagne la perte d'un être cher.


Une vie s'envole, doucement.


Le respect de l'autre, de son humanité, de son intégrité physique et morale, jusque dans la mort. Voilà ce que, en tant que soignante et en tant que femme je considère comme essentiel dans une prise en charge ainsi que plus largement dans le quotidien.
C'est parfois professionnellement un combat tant l'on cherche à préserver la dignité des personnes que l'on soigne. La dignité, le choix, l'absence de douleur. Dans le cas de Monsieur M. toutes ces conditions étaient réunies. L'accompagnement s'est fait sereinement.


Le travail se termine pour l'équipe soignante dont je faisais partie cette nuit là. Il est sept heures, je mets le contact et démarre en rêvant de regagner rapidement mon lit.
La radio s'allume et ce que j'entends me glace le sang et vient trancher avec l'ambiance apaisée de ces dernières heures.




Des vies...Des Hommes...




Depuis plusieurs semaines, plusieurs mois, je lis, j'entends et je vois ce qui se joue au delà de la Méditerranée et sur certaines de ses côtes. Ces vies enlevées, ces images bouleversantes d'enfants balayés par les ressacs...
Ces familles qui souffrent et qui meurent maintenant dans une indifférence effrayante. Ces hommes et ces femmes que la terreur a fait fuir dans l'enfer d' embarcations de fortune pleines à craquer et parfois rejetées avant même d'avoir pu atteindre la terre ferme.


Ces frontières qui " filtrent " la vie.





Cette situation ne fait pas que m'interpeller. Elle me retourne les tripes pour parler crument. Elle retourne les tripes de la femme et par extension de la soignante que je suis.


Loin de moi l'envie et la prétention de m'ériger là en moralisatrice ou donneuse de leçon. Non. Ce que je pose ici derrière mon clavier ce sont des mots pour exprimer mon indignation
Comment ne pas réagir quand à travers notre métier et notre quotidien, nous mesurons à quel point nous sommes privilégiés de pouvoir vivre et accompagner nos proches dans les meilleures conditions. Porter à chaque vie la même importance.


Chaque vie.


Prenez soin de vous.


Prenez soin des autres, de tous les autres.


Pour que les choses changent.



Des vies.

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Cathy la Malice 03/09/2015 19:31

Texte bouleversant de notre vérité soignante. Je me permets de mettre le lien de ton texte sur un message que je viens de mettre sur le FB des Malices, car moi aussi mes tripes de soignante sont ulcérées... et je me demande vraiment, s'il faut être "soignant" pour ne pas s'indigner de ce qui se passe autour de nous... ??