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Une infirmière à la maison

Madeleine. Symbiose, isolement et promesses.

21 Juillet 2015 , Rédigé par Anne

La voiture s'arrête comme tous les soirs devant ce jardin tout simple, clôturé d'un mur en béton sans réel charme. L'herbe y est coupée, entretenue juste ce qu'il faut. Des petits par-terres de fleurs s'étalent devant la maison. Leurs pétales s' ouvrent à la lumière du soleil et se ferment la nuit tombée.
Une femme courbée vers le sol arrache les mauvaises herbes qui s'aventurent ça et là entre les gravillons de l'allée. Elle ne m'attends pas vraiment mais m'accueille toujours avec un sourire qui illumine son visage marqué par le temps. La poignée d'années depuis laquelle nous nous connaissons m'a permis de voir dans ses grands yeux bleus une palette d'émotions aussi sincères que les rides qui marquent sa peau. Nul besoin de se cacher derrière des artifices physiques, la beauté d'une âme sait se faire voir par quiconque est amené à poser les yeux sur celui ou celle qui en est propriétaire.
Je la suis, ses pas sont hésitants et montent une à une les marches qui mènent vers la pièce de vie, au premier étage. Une silhouette se dessine dans l'ombre du salon, fixe, sur le canapé. La télévision hurle ses programmes divertissants précédant le journal de vingt-heure. Elle me chuchote dans un soupir : " Il ne fait rien... il pourrait m'aider quand même ".
Les jours se suivent, le matin comme le soir, la femme que je rejoins sur le pas de la porte est de plus en plus courbée. La maison petit à petit se referme sur elle, le risque de descendre et remonter les marches est trop grand. La vie s'organise à l'étage faute de pouvoir se faire au rez-de-jardin. La télévision hurle toujours et cette silhouette sur le canapé qui la fait tant soupirer... Son fils l'exaspère mais ils vivent en symbiose depuis tant d'années, seuls au monde désormais dans cette maison que nul d'entre eux deux ne peut quitter sans aide.
Les saisons se succèdent.
La flamme s'éteint petit à petit dans les grands yeux bleus. Le sourire s'efface, la douleur tend les rides et déforme le si joli visage. La souffrance irradie mais Madeleine se raccroche à la vie, à sa maison qu'elle ne veut pas quitter. À son fils. " Il est un peu différent vous savez " m'a t'elle lâché de si nombreuses fois après ses soupirs agacés " Si je reste c'est pour lui, que deviendra t'il? ".
Un soir d'été, je suis entrée, La télévision hurlait. Il se tenait comme d'habitude, fixe, sur le canapé.
Dans la pièce d'à côté Madeleine, prostrée, la main sur la poitrine, cherchait sa respiration...


Sanglée dans le brancard, un masque à oxygène sur le visage, Madeleine m'a demandé, entre deux souffles de lui faire des promesses. Ma main a tenu la sienne pour la dernière fois. L'ambulance a quitté l'allée toute sirène dehors. J'ai regardé les lumières s'estomper au loin et je suis remontée dans ma voiture.
Madeleine s'en est allée dans la nuit.
Son fils sera bientôt relogé, dans un foyer.
Non, ce soir là je n'ai pas pu promettre à Madeleine ce qu'il m'était impossible de réaliser.

Ce soir là j'aurais aimé être un ange qui exauce, une fée équipée d'une baguette magique.

Ce soir là Madeleine m'a malgré elle ramené à ma condition de soignante tout simplement démunie face à certaines situations. Et qui ne peut promettre.

Madeleine. Symbiose, isolement et promesses.

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vero59 29/07/2015 20:40

tres beau temoignage, malheureusement dans ces cas là nous ne sommes que des humains, courage...