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Une infirmière à la maison

L'infirmière et le " petit nuage noir "

15 Juillet 2015 , Rédigé par Anne Publié dans #Reflexions sur la profession

Le réveil sonne, j'ouvre un oeil.
Il est tôt (trop) et franchement je suis très bien au lit. Il va falloir que je me lève quand même. Le café me donne un regain d'énergie. Oui, j'aime le café surtout ces matins là et par dessus tout quand il faut se secouer pour enfin franchir le pas de la porte, mettre un pied dehors et démarrer la voiture en même temps que cette matinée de travail.
Certaines journées sont disons le déjà corrompues par la nuit passée quand elle a été mauvaise ou par un sentiment de lassitude qui viendrait se coller à elles tel un chewing gum sous une chaussure (indécollable).
Vous l'aurez compris, ça commence MAL.
Je mets le contact et démarre. Je croise le reflet de mon visage dans le rétroviseur, je ne me félicite pas, aucun effort aujourd'hui franchement et ces yeux fatigués... Je marmonne. Le maquillage c'est surfait. Je sais bien, ça pourrait se bâcler en cinq minutes mais même cinq petites minutes sont précieuses quand on se lève à ces heures indécentes. Bref, comme ça on ne pourra pas dire que je triche, que je me cache sous un masque. Et puis mince, j'assume : oui, je suis sincère de la cerne! ( je n'irais pas jusqu'à dire fière quand même, faut pas exagérer).
Sur la route qui mène au local où je vais récupérer les clés et autres ordonnances nécessaires à ma tournée de ce matin, je me remets vite fait l'ordre de passage des patients que je vais soigner en tête. Il y a deux prises de sangs que je dois essayer de caser tôt tout en ne décalant pas trop l'heure des soins des patients chroniques. Il y a pas mal de travail ce matin, ça va être un casse tête et les prises de sang, ça peut durer cinq minutes comme trente, pour peu que ça se passe délicatement. Arg, ça y est j'ai mal au crâne et je recommence à marmonner...
J'arrive au local, je me gare. Je tourne la clé dans la se....rrure mais ça tourne dans le vide, c'est pas vrai! mais pfffff quoi pffffff, mais... La porte s'ouvre, c'était simplement o.u.v.e.r.t. Ma collègue était là, forcément.
Un bonjour rapide, elle prends ses affaires et hop, un point à l'horizon... Mouai, vive le travail d'équipe, la communication...il y en aurait des choses à dire mais non, on se croise, se recroise...
Aller, en voiture, assez perdu de temps.
Je me gare, premier soin.
Je fouille dans la pochette, en sors la première clé. Je passe par le garage, frappe pour annoncer ma présence, ouvre et rentre. Je lance un : "Bonjour!" histoire de ne pas laisser planer de doute sur le fait que ce soit moi et non un intrus qui serait rentré. Je monte les escaliers et trouve ma patiente au lit, comme tous les matins, le sourire aux lèvres. Heureuse de me voir. La discussion s'engage, comment se sent-elle? la nuit s'est-elle bien passée? Elle va bien alors on parle de tout, de rien et puis on se souhaite une bonne journée.
Les soins s'enchaînent, la matinée est bien entamée, j'ai réussi à caser les deux prises de sang sans trop de soucis et fait connaissance par la même occasion avec deux personnes très agréables.
Finalement, le petit nuage noir qui embrumait mes idées et planait au dessus de ma tête il y a quelques heures est quasiment dissipé, je l'aurais même oublié si Madame P. ne m'avait pas rappelé poliment à mes traits fatigués et si Madame M. n'y allant pas par quatre chemins ne m'avait pas lancé un " T'as une sale gueule toi ce matin! " ( non, Madame M. ne s'embarrasse de quelconque forme de politesse ni dans ses paroles, ni dans ses manières ).
Finalement, le temps de la tournée m'aura paru moins long que la poignée de minutes qui l'a précédée, cette poignée de minutes pendant laquelle j'étais centrée sur moi-même, ma fatigue, mes états d'âme.
On pourrait croire qu'il y a de la magie là dedans tant le passage de la première porte qui sonne le début des soins donne l'impression d'un passage dans une autre dimension. Mais ce n'est pas de la magie, c'est tout simplement le fait de se décentrer de soi pour se concentrer sur l'autre, la personne que l'on a en charge et qui a besoin de nous.
C'est la base de notre métier et c'est d'ailleurs un bon indicateur de surmenage.
Il est essentiel de pouvoir laisser nos petits nuages noirs de côté pour pouvoir soigner. Ce n'est pas s'oublier, c'est se respecter en prenant de la distance, en relativisant nos soucis et respecter ceux que l'on soigne en étant disponible pour se focaliser sur leur problématique.
Si un jour, après avoir passé cette première porte et avoir prononcé mon premier : " Bonjour! " je me rends compte que le petit nuage noir reste tournoyer au dessus de ma tête m'empêchant de voir correctement la personne qui est en face de moi, c'est certainement que j'aurais besoin de faire une pause, raccrocher mes seringues pour réfléchir et trouver la raison pour laquelle ça ne fonctionne plus.

L'infirmière et le " petit nuage noir "

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anna-fenta 12/08/2015 20:41

Bravo à toi, j'ai l'impression que tu arrives à prendre la distance nécessaire et que tu gères sans trop de difficultés. Perso je n'arrive plus, le petit nuage est toujours au dessus de ma tête et je ne sais pas le garder loin... Du coup je rend les clefs du cabinet dans quelques mois et je suis déjà impatiente de voir à quoi va ressembler ma nouvelle vie

vero 16/07/2015 12:00

c'est toujours un plaisir de te lire, je me retrouve tellement dans ce que tu ecris
merci pour ce blog

Anne 16/07/2015 13:52

Merci à toi de me suivre!
Bises