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Une infirmière à la maison

Cette douleur que l'on renie.

25 Mai 2015 , Rédigé par Anne

Elle brûle, pique, arrache, déchire.
Elle fait mal, très mal.
Elle marque le corps, rougi, bleui, gonfle, saigne, perturbe le bilan biologique et s'inscrit comme anomalie sur l'imagerie.
Des mots sont posés, des explications données, la médecine comprend, soigne et soulage. les résultats ne se font pas attendre et sont probants.


Elle est profonde, lancinante, sournoise. D'une simple gène à une intensité plus lourde elle est présente, tenace, envahissante, sans répit.
Elle est installée, telle un fantôme que seul le propriétaire d'une maison hantée peut voir, sentir. Un fantôme dont l'existence serait remise en cause même par celui qui le voit de ses propres yeux. Car elle ne marque pas ou plus, ne laisse aucune trace sur le corps ou si peu mais s'installe petit à petit dans l'esprit et s'ancre dans le psychisme de son hôte comme une inscription indélébile que l'on essaye de gommer, cacher sans succès.
Les mots sont bredouillés, hésitants, les explications troubles voire inexistante. La médecine sèche, ne comprend pas ou plus alors renvoi bien souvent le patient à lui même en le posant comme responsable de ses maux dont la subjectivité n'aura pour écho que le déni. Dans ces cas là la médecine n'est pas humble, non, avouons le.
Du " vous êtes certain que vous n'avez pas de soucis dans votre vie qui expliquerait cela ? " Il est bien connu que toutes les personnes ayant des soucis quotidiens en souffrent physiquement... non? alors ça sous-entendrait que celui pour qui c'est le cas est une... "chochotte" ? qu'il est " faible " au point de trouver des " excuses " physiques à des difficultés somme toutes banales? Ce serait donc psychologique.


Je ne l'ai pas encore nommée mais je parle bien de la douleur. La douleur aigue, noble, simple à identifier et à soigner.
Et la douleur chronique... physiquement très difficile à supporter car elle prend beaucoup de place, tellement qu'elle envahit rapidement le psychisme, modifie le quotidien et noirci l'horizon car il devient de plus en plus compliqué de simplement espérer entrevoir une amélioration.
La médecine moderne n'a pas encore appris à soigner correctement les patients atteints de douleurs chroniques et particulièrement celles qui n'ont pas une origine clairement identifiée avec humilité, en admettant simplement qu'elle ne sait pas, point. Elle préfère s'escrimer à pointer les faiblesses, les failles psychologiques des patients qui seraient forcément la cause de ces maux. Si ces failles n'existent pas dés le départ, elles arrivent dans ce contexte de toute les façons très rapidement : douleurs et errance thérapeutique aidant. Alors on tourne en rond.
Accompagner ces patients qui souffrent depuis des mois, des années, des décennies n'est pas évident mais il est certain que toute subjective qu'elle soit, la douleur est à prendre en compte dans toutes ses dimensions, la première étant physique parce-qu'on aura beau dire, le point de départ est bel et bien là. Ne pas nier la composante physique est primordiale. Le patient a mal, le reconnaitre, donner une légitimité à cette souffrance ne résoudra pas le problème mais réduira, j'en suis certaine, le poids de celle-ci sur toutes les autres dimensions : psychiques, sociales, affectives...

Ces certitudes, je les ai acquises au long de ma pratique professionnelle, bien sûr mais également plus intimement de ma vie personnelle.


Parce-que j'ai mal. Très mal parfois et ça ne se voit pas.
Parce-que cela fait maintenant trois ans que je souffre, presque tous les jours.
Parce-que je connais les nuits blanches, dents serrés suivies de matins rouillés ou les nuits abruties par les médicaments suivies
de matin embrumés.

Parce-que je vis également dans l'incompréhension de mon entourage.

Parce-que malgré ça j'avance, je travaille, m'occupe de ma famille, je continue à vivre... comme je peux.


Nous sommes nombreux dans ce cas, nombreux dans une certaine errance, nombreux à être repoussés parfois par la médecine moderne et à souffrir d'être reniés. Elle pioche souvent ce qui l'arrange, ce qui est tangible. Elle se concentre sur l'aspect purement physique en oubliant le reste, parfois c'est l'inverse.
Parce-que renier la douleur en ne prenant pas en compte toutes ses dimensions c'est renier l'humanité de l'être qui souffre.
Et ne serait-ce pas là finalement le plus difficile à supporter?

Cette douleur que l'on renie.

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ptitedelph 25/05/2015 17:58

C'est un très bel article qui résume bien le combat d'un douloureux chronique, autant physiquement que psychologiquement. Pendant la journée de la fibro, un médecin a eu la "gentillesse" d'avouer que les prises en charge ne se faisaient pas correctement, parce qu'en gros, comme c'est justement multifacettes et qu'il faut soigner autant le corps que l'esprit, on revenait trop cher dans nos soins... c'était la 1ère fois que j'entendais une telle phrase, j'ai espoir que c'était en fait pour camoufler toute l'impuissance qu'ils ont à aider, soulager et soutenir... mais si elle savait l'impact que çà a eu sur certaines patientes...
Je vais partager l'article sur twitter, en tout cas. Merci d'avoir posé des mots sur cette souffrance qui n'a pas assez de mots pour la décrire...