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Une infirmière à la maison

Le lien. D'une vie à l'autre.

26 Février 2015 , Rédigé par Anne



Un billet, écrit pour l'Infirmière magazine et publié dans le numéro de février 2015.



Ce matin le ciel est dégagé, les premières lueurs de l'aube éclaircissent l'horizon: sept heures, ma journée de travail commence. Les rues sont encore désertes et tout est calme, vacances scolaires aidant, elles le resteront surement.


Rose se lève très tôt. J'aime passer le portillon en arrivant chez elle. Je traverse le jardin, un petit terrain qui n'est plus entretenu depuis longtemps mais le désordre végétal qui y règne a un petit quelque chose d'artistique. les fleurs ont l'air de s'y plaire et se mélangent aux feuillages où perle la rosée. L'odeur de chèvrefeuille ne me quitte pas jusqu'à la porte d'entrée.
La vielle dame mène une existence calme dans la maison où elle a vécu avec son mari jusqu'à ce qu'il s'éteigne quelques années auparavant. Rien a bougé, elle est entourée de souvenirs et de petites attentions laissées par le passage régulier de ses enfants, petits enfants ainsi que la dernière génération de la famille. Son grand âge lui a volé de la souplesse et laissé en guise de témoignage du temps qui passe des douleurs quotidiennes, invalidantes. Elle a besoin de notre aide pour démarrer la matinée, en douceur, dans ses petits chaussons de laine.


Herman, soixante ans à peine se lève tard habituellement mais ces jours-ci, huit heures sonnent le moment de l'arrêt de la perfusion ainsi que celui de notre arrivée. Son appartement se trouve au premier étage d'un petit collectif, il comprend simplement deux pièces. Dans la principale est installé son lit, médicalisé et tout le matériel nécéssaire à une hospitalisation à domicile. Il y vit seul, depuis son divorce. Sa maladie, arrivée peu de temps après ne lui a pas vraiment laissé le temps de l'investir. Quelques photos de son fils et sa petite fille habitant à l'autre bout du pays donnent un peu de relief aux murs blancs qui l'encerclent. Herman fait des séjours à l'hôpital régulièrement et ne retrouve qu'avec amertume cet environnement si impersonnel quand il rentre. L'odeur de tabac flotte autour du lit tout comme y flotte la douleur que peinent à soulager les drogues que nous venons lui injecter plusieurs fois par jour.


Ce matin, Herman et Rose seront les premiers patients de ma tournée. La différence entre leur situation respective, leur environnement est frappante d'autant que la distance physique qui sépare leurs domiciles est proche. Les patients qui vont suivre, les uns après les autres, seront tous aussi singuliers.
Après avoir quitté le quotidien d'un milieu aseptisé, où toute différence sociale est plus ou moins lissée, gommée par l'institution, dans lequel tout, y compris l' être humain est classé, regroupé, ordonné, je me retrouve face à un concentré d'humanité brut, sans filtre et sans filet. A domicile, la vie reprends ses droits. Elle peut être aussi douce et sans accro chez certains qu'elle est brutale et déchirante chez d'autres. Désormais, infirmière libérale: je soigne, je pique, je panse, je perfuse mais surtout j'observe, écoute, rassure... Je tisse du lien.

Le lien. D'une vie à l'autre.

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