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Une infirmière à la maison

Violence ordinaire

8 Décembre 2014 , Rédigé par Anna Publié dans #Reflexions sur la profession

J'ai vingt ans, tout juste, pas encore adulte, plus vraiment adolescente. Après le bac et deux années à l'université, j'ai passé le concours d'entrée à l'IFSI. Le métier d' infirmière, je ne sais pas vraiment pourquoi je l'ai choisi. Peut être parce qu'il est tourné vers les autres, qu'en trois années d'études, diplôme en poche, j'aurais un travail... Peut être aussi parce qu'une bonne partie de la famille a un pied dans le milieu, je ne serais pas dépaysée. Pourtant...
Concours d'entrée réussi, non loin de chez moi, je suis ravie!
Les cours commencent, les stages aussi, ça me plait, je bosse, je goûte à la difficulté des horaires, me frotte à des équipes pas toujours très accueillantes mais globalement je fais de belles rencontres et même s'il est difficile pour moi d'avoir confiance, j'avance c'est le principal.
J'ai un frère, étudiant en médecine, il fini son externat. Avec lui je peux partager, les Infirmières et aide soignantes qui nous rabaissent, nous refilent des tâches ingrates en souriant. Oui, il y en a, il faut faire avec, on est pas toujours aidé par ses pairs. Et puis la maladie, la souffrance, la mort... A vingt ans on a que peu d' expérience sur le sujets, heureusement mais là pas le choix, il faut s'y frotter et rester professionnel. C'est cela qu'on essaye de nous apprendre à l'école je crois, les cours de sciences humaines, l'étude des représentations... Oui j'avance, j'y met du sens, ça me semble essentiel.
Et puis il y a ce stage, à la fin des études, ce stage où tout s'écroule, la confiance est piétinée, humiliée. Nous sommes plusieurs et n'avons même plus d'identité, nous sommes les élèves... "Elle est où l'élève?" " laquelle?" "Tu sais la brune là"... Tout va vite, rien est expliqué, il faut savoir, sinon on est nulle, trop lente, pas à la hauteur. On nous tape sur les doigts, comme en maternelle ? Non même en maternelle on ne m'a jamais tapé sur les doigts. Au bout de trois années d'études, au mieux devant toute l'équipe, au pire devant les patients on entend des : " mais tu es sûre de toi, parce que franchement je ne pense pas que tu sois faite pour ce métier ". La mise en avant de certaines pour mieux rabaisser les autres, les "blagues" de l'infirmier référent: " pourquoi le respirateur sonne? Vas-y, cherche, dis moi"... " non mais te fatigues pas hein il était déjà mort".
On va au travail à reculons, on essaye de trouver de l'aide à l'extérieur mais ce n'est pas évident, on nous dit de nous accrocher, que ça ne durera qu'un temps... Effectivement, quelques semaines pour finir à genoux, vide du sens qu'on avait réussi à créer, débordant d'angoisse même dans sa vie privée.


Dix années ont passées, j'ai relevé la tête, j'ai eu mon diplôme et retrouvé du sens mais je n'ai pas oublié et je n'oublierai jamais.
Par respect pour les étudiants que je peux croiser. Pour mieux les aider à se construire.
Mais aussi par respect pour mon grand frère qui lui n'a pas réussi à se relever de cette violence ordinaire, tolérée, qui s'opère au quotidien grâce au silence de l'institution et de ceux qui la représente. Lui et tous les autres carabins, étudiants infirmiers, aides soignants suicidés... Tous à peine sorti de l'adolescence et qui ne deviendront jamais adultes.
Parce qu'il ne faut pas garder le silence...

Violence ordinaire

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