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Une infirmière à la maison

le détour

29 Novembre 2014 , Rédigé par Anna Publié dans #Petites histoires



Il est 22h, la journée se termine. Je ferme le local et je rentre dans la voiture.




Ce jour là est un jour pluvieux, sombre et froid, comme ils le sont souvent en toute fin d'année. La matinée terminée, je m'apprête à aller déjeuner avant de reprendre le travail. Un appel de l'hôpital, ma collègue répond: cet après-midi j'aurais un patient en plus, peu d'informations et un pronostic plus que mauvais. Son retour est prévu dans la soirée.
Je me gare devant une grande maison, il fait nuit, il y a peu d'éclairage, je peine à trouver l'entrée. Je sonne. Une femme vient m'ouvrir, la soixantaine, son sourire tranche avec la gravité de la situation. Elle m'explique, son mari, cette maladie lente, insidieuse, incurable. Je monte avec elle, à l'étage, la pièce de vie a été aménagée pour l' accueillir ainsi que tout le matériel nécéssaire pour les soins. La sortie de l'hôpital s'est faite précipitamment et à priori contre l'avis du médecin. L'homme dont je vais m'occuper est allongé dans un lit médicalisé, branché à une perfusion, inconscient. Le vrombissement de l'extracteur d'oxygène résonne dans la pièce dont on a retiré quasiment tous les meubles. L'atmosphère me glace. Je lis les ordonnances une par une, les soins, nombreux, vont être lourds.
Une autre personne entre alors dans la pièce, plus jeune. Dans un chuchotement, la femme me dis " c'est mon fils, il a un retard mental, il ne sait pas que son père vit ses dernières heures, on préfère ne rien lui dire." Il me salue, je file me laver les mains dans la cuisine à côté. Il me suit et au dessus de mon épaule me demande : " papa va mourrir hein? Papa va mourrir ?"
Les choses n'étaient pas dites mais ressenties, forcément, retard mental ou pas. Je lui répond alors que son père est très malade, que je suis là pour le soigner... Je me pince, l'impression de vivre un cauchemar... Et puis je me lance dans les soins, en essayant d'apporter un maximum de confort au patient pour la nuit. Demain je serais là à 7h, d'ici là je laisse un numéro pour me joindre en cas de soucis de perfusion, d'oxygène...


Il est 22h, la journée se termine. Je ferme le local...


Ce soir je ne rentrerai pas directement chez moi. La route n'est pas assez longue. Ce soir je vais mettre la musique à fond et rouler, traverser la ville, voir la vie à travers ses lumières et le monde aux terrasses des cafés. Les larmes vont couler certainement, des larmes qui n'auront pas pu sortir face à une famille déjà empreinte à la douleur et qu'il ne faut pas que je verse chez moi pour préserver la mienne.
Ce soir je ferais ce détour, nécéssaire, important.

le détour

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